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Sous
le titre Un Français libre, L'Age d'Homme publie le journal
d'un écrivain méconnu du grand public qui entretient une
fraternité d'esprit avec ces grands vivants que furent Cendrars,
Miller ou Stevenson.
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Les
quatre volumes du journal publiés aujourd'hui couvrent les années
60 à 68... Dans quelles circonstances les avez-vous rédigés
?
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C'est
la maladie qui m'a poussé à écrire... Ma santé
se dégradait, j'avais le foie en miettes. On me faisait des transfusions,
j'avais les pieds qui enflaient. Les médecins m'ont dit : «
Il faut faire une transplantation du foie. » L'intervention a été
lourde puisqu'il a fallu non seulement me changer le foie mais aussi un
rein...
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Votre
existence a pris un tournant capital au moment de la guerre car vous ne
pouviez accepter l'Occupation...
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J'étais
un rebelle depuis l'adolescence. J'habitais alors chez mes parents à
Bayonne, petite sous-préfecture à la frontière espagnole.
L'inadmissible, ç'a d'abord été la défaite
de 1940, puis l'arrivée des Allemands jusque chez nous, précédés
par ce flot insensé de réfugiés qui débarquaient
dans des conditions épouvantables. Du jour au lendemain, le drapeau
à croix gammée a flotté sur la mairie. On entendait
les chants allemands... Dès que j'ai atteint dix-sept ans, je suis
parti vers la France libre. J'ai alors connu des moments d'exaltation,
mais aussi pas mal de déceptions. À la Libération,
je n'ai pas rencontré l'idéal que je recherchais, pour la
bonne raison que la victoire, au lieu d'amener le renouveau espéré,
a réinstallé la situation qui nous avait conduits à
la défaite. J'ai vécu cela comme une imposture, et à
partir de cette période, je me suis trouvé à contrecourant
des opinions générales... Heureusement, toute ma vie, j'ai
été accompagné par de grandes lectures. Et cela me
délivrait de l'impression de solitude effroyable où je marinais.
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Vous
avez eu le privilège de rencontrer un de ces grands écrivains,
justement. Je veux parler de Céline...
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La
rencontre de Céline m'a permis de surmonter la dépression
que je traversais durant les derniers mois de la guerre. À la suite
de mon incarcération dans une prison d'Espagne, à Badajoz,
j'avais été très malade. J'avais attrapé une
hépatite qui m'avait considérablement affaibli. Après
un petit intervalle à la première division française
libre en Libye, je ne fus pas admis dans le service armé. Je me
suis donc retrouvé inscrit maritime à Alger et bon pour
la marine marchande. J'ai navigué sur un pétrolier, notamment
en Sicile, dans l'Adriatique, et jusqu'en Grèce... Tout le long,
surtout en Italie, je voyais un pays bombardé, dévasté.
Il régnait partout une misère et une corruption abominables.
Je voyais la destruction de l'Europe, une guerre fratricide épouvantable,
ce qui m'a plongé dans une dépression profonde... En Sardaigne,
j'ai acheté le "Voyage au bout de la nuit" chez un bouquiniste.
Ça été une vraie thérapie, parce que Céline
exprimait exactement ce que je ressentais, et notamment l'horreur de la
guerre...
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Il
avait plutôt mauvaise réputation...
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Oui,
mais je l'ignorais. Je voulais absolument le rencontrer. Cela s'est produit
quinze ans plus tard, grâce à un ami, Philippe Sénart,
qui connaissait une femme inscrite aux cours de danse de Lucette Almanzor,
la compagne de Céline.
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La
première rencontre a été plutôt brève.
À votre demande d'entretien, Louis-Ferdinand Céline répond
: « Je n'entretiens pas. »
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C'est
exact... Mais j'avais quand même senti de sa part un accueil sympathique.
Il avait fini par dire : « Écrivez-moi et je vous répondrai...
» Ce qu'il a effectivement fait.
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Comme
vous étiez cinéaste, Céline a fini par imaginer que
vous alliez adapter le "Voyage au bout de la nuit".
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Il
m'a même raconté un nouveau départ du "Voyage"
dans la perspective d'une adaptation filmée ! C'est un récit
tellement intérieur... À mon avis, il ne faut pas y toucher.
Ce que je regrette n'avoir pu faire, en revanche, c'est un documentaire
sur Céline. On a enregistré sa voix, mais il ne voulait
pas d'images. « Pas d'images ! », voilà ce qu'il répétait.
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D'importants
chapitres de votre livre se déroulent en Afrique...
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«
Je préférais rester pauvre, mais garder la liberté
de ne pas me presser, de coller au rythme naturel des choses. »
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J'ai
travaillé trois ans au Tchad dans une grande société...
Puis, ç'a été l'lndochine... J'ai tardivement obtenu
un diplôme d'ethnologue, et j'ai ainsi pu retourner en Afrique.
Ce magnifique continent a beaucoup compté pour moi car j'y ai trouvé
ce qui me manquait le plus en Europe, une absence totale de souci du temps
et de l'argent. Je préférais rester pauvre, mais garder
la liberté de ne pas me presser, de coller au rythme naturel des
choses. Échapper à la frénésie, voilà
le luxe véritable.
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Vous
ne vous êtes jamais laissé embrigader. Est-ce par tempérament
?
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Je
suis vraiment individualiste dans le sang. Peut-être est-ce dû
à mes origines ? Les navigateurs, les corsaires basques, vivaient
en marge des lois... Inféodés à rien. Tous les Navarrais
se considèrent comme nobles. Ce qui compte, c'est la démocratie
municipale, aristos et peuple confondus... Vous savez, j'ai récemment
rencontré des jeunes gens d'une trentaine d'années qui se
retrouvent tout à fait dans ce que j'écris. Le temps permet
de réajuster les choses, de s'y retrouver. Le secret, c'est de
durer.
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